La vie de Frank McCourt ne commence pas dans les venelles détrempées d'Irlande, mais dans les logements surpeuplés de Brooklyn, à New York. Né de parents immigrés irlandais, Frank arrive dans un monde déjà marqué par cette « misérable enfance irlandaise catholique » qui deviendra la signature de ses mémoires. Son père, Malachy, originaire du Nord de l'Irlande, traîne un accent à couper au couteau et un penchant marqué pour la boisson. Sa mère, Angela, est une femme de Limerick qui se démène pour nourrir et vêtir sa famille nombreuse. Le rêve américain vire rapidement au cauchemar : Malachy dépense ses maigres salaires au pub du coin, tandis que le deuil de Margaret, la petite sœur de Frank morte au berceau, hante le foyer. Dans un ultime espoir de repartir de zéro, les McCourt emballent leurs rares biens et rentrent en Irlande. Frank décrira plus tard ce voyage comme le passage de la poêle au feu.
Ce retour au pays n'a rien d'un accueil chaleureux. Après un court séjour à Dublin marqué par le rejet de proches refusant de les loger, la famille débarque à Limerick. La ville est décrite comme un lieu d'humidité constante et implacable. Cette « humidité du Shannon » n'est pas qu'une météo, c'est un personnage en soi, responsable des peaux qui grattent, des nez qui coulent et de cette « Grande Soif Sociale » qui pousse les hommes comme Malachy vers les bistrots. Les McCourt échouent dans une chambre unique infestée de puces sur Hartstonge Street. Entre l'accent du Nord qui fait de Malachy un étranger et ses « manières bizarres » qui le rendent inemployable, la famille sombre dans la misère la plus noire. Angela doit ravaler sa fierté et mendier des bons d'aide alimentaire auprès de la Société de Saint-Vincent-de-Paul pour simplement mettre du pain sur la table.
Malgré la faim et la honte de la charité, les premières années de Frank sont bercées par les récits de son père. Lorsqu'il est sobre, Malachy est un conteur de génie. Il installe les garçons près du feu et leur narre les épopées de Cuchulain, le grand héros irlandais. Ces histoires offrent à Frank une identité et un réconfort précieux, lui donnant l'impression d'exister dans un monde qui ne semble pas vouloir de lui. Pourtant, la chaleur de ces récits est toujours éphémère. La réalité reprend ses droits : Malachy trouve un travail, boit sa première paye et perd sa place avant la fin de la deuxième semaine. La famille survit alors grâce à la générosité de voisins qui n'ont eux-mêmes presque rien.
La tragédie suit les McCourt comme une ombre. À Limerick, la famille perd les deux jeunes jumeaux, Oliver et Eugene, à peu de temps d'intervalle. Ces décès plongent Angela dans une dépression profonde ; elle passe des heures à fixer les cendres froides de la cheminée. Frank et son frère Malachy fils doivent apprendre à gérer le deuil et la survie dès leur plus jeune âge. Ils observent les tensions sociales de la ville, du stigmate lié à l'aide sociale à l'animosité feutrée entre les dévots et les « pécheurs ». Malgré tout, le récit souligne la résilience de ces enfants qui, face à la faim et à la mort, trouvent encore le moyen de jouer dans les flaques et de rêver d'un ailleurs, loin des murs suintants de leur demeure.
Les McCourt finissent par emménager dans une petite maison sur Roden Lane, un lieu qui impose de nouvelles épreuves physiques. La maison jouxte des latrines extérieures communes utilisées par toute la ruelle. L'hiver, les pluies diluviennes inondent le rez-de-chaussée de saletés et d'eaux usées. Dans un élan de nécessité teinté d'humour noir, la famille monte ses quelques meubles à l'unique étage. Ils baptisent ironiquement cette pièce « l'Italie », car elle est chaude et sèche comparée au « pôle Nord » du rez-de-chaussée. Cet espace minuscule devient leur univers entier ; ils dorment tous dans un grand lit pour partager leur chaleur corporelle. L'odeur fétide qui remonte du bas leur rappelle sans cesse leur place au bas de l'échelle sociale de Limerick.
L'éducation de Frank débute à l'école nationale Leamy, une institution où les maîtres prônent l'idée qu'il faut « faire entrer le savoir à coups de bâton ». Les journées sont un exercice épuisant de mémorisation par cœur du catéchisme et de l'histoire irlandaise. Les professeurs utilisent des baguettes et des lanières de cuir pour faire régner la discipline, tandis que les élèves grelottent l'estomac vide dans des salles pleines de courants d'air. Frank décrit le dénuement de ses camarades : un simple raisin trouvé dans une brioche est un trésor inestimable. Un jour, il partage son maigre goûter avec Paddy Clohessy, un camarade sans chaussures, avant de regretter aussitôt son geste alors que son propre ventre crie famine. Ce conflit permanent entre sa bonté naturelle et son besoin viscéral de survivre définit toute sa jeunesse.
La religion imprègne chaque aspect du quotidien. Pour un jeune garçon, la première communion est l'étape la plus importante. Frank comprend vite que la portée spirituelle de l'événement passe après la « quête ». Selon la tradition, le garçon en costume neuf fait le tour des maisons pour récolter les sous des voisins. Pour Frank et son ami Mikey Molloy, ces pièces sont l'unique moyen de se payer un ticket de cinéma pour admirer la vie de rêve des stars d'Hollywood. Le jour de sa communion, Frank tombe malade après un petit-déjeuner trop riche, ce qui pousse sa grand-mère à s'exclamer qu'il a « vomi le Bon Dieu » dans son jardin. L'incident illustre l'absurdité et la pression d'être un « bon catholique » dans une ville obsédée par les apparences pieuses.
La lutte pour la survie oblige Angela à accomplir les tâches les plus humiliantes. Si Malachy, par orgueil, refuse de ramasser le charbon tombé sur la route, Angela n'a pas ce luxe. Elle sort sous la pluie glaner du combustible pour chauffer ses enfants. La famille doit aussi subir les commerçants locaux comme Mme McGrath, qui utilise des balances truquées pour flouer les pauvres sur leurs rations de thé et de sucre. À travers ces épreuves, Frank prend conscience des barrières sociales de Limerick. Il voit que les « enfants de bonne famille » des beaux quartiers sont traités avec égard par les prêtres et les professeurs, alors que les garçons des ruelles ne sont perçus que comme de futurs manœuvres ou des délinquants en devenir.
En grandissant, la santé de Frank se dégrade à cause de son environnement insalubre. Il développe une forme sévère de conjonctivite qui rend ses yeux rouges et douloureux en permanence. Faute d'argent pour un médecin privé, Angela doit l'emmener au dispensaire public. Là-bas, les pauvres sont méprisés par des employés qui se comportent en gardiens du temple face aux soins médicaux. Frank finit par passer de longs séjours à l'hôpital, d'abord pour la typhoïde, puis pour ses yeux. C'est à l'hôpital que son horizon s'élargit grâce à la littérature. Il y rencontre Seamus, un agent d'entretien bienveillant qui récite de la poésie et l'aide à communiquer avec Patricia Madigan, une jeune fille hospitalisée dans l'aile voisine. Bien que Patricia décède, elle transmet à Frank l'amour de Shakespeare et la conviction que les livres peuvent bâtir une « bibliothèque intérieure » capable de sauver l'esprit.
La situation financière de la famille prend un tournant radical avec le début de la Seconde Guerre mondiale. Comme beaucoup d'hommes de Limerick, Malachy part en Angleterre travailler dans une usine de munitions. Au début, l'espoir renaît : on attend l'argent des mandats pour faire vivre la maison. D'autres familles des ruelles commencent à prospérer, s'achetant des vêtements neufs et de la nourriture. Mais les McCourt attendent en vain. Malachy retombe dans ses travers, dépense sa paye en alcool à Coventry et disparaît pendant des mois. Cet abandon final ne laisse à Angela d'autre choix que de demander « l'Assistance » au dispensaire. Elle ordonne à Frank et ses frères d'avoir l'air le plus déguenillé possible pour apitoyer les officiels et obtenir quelques shillings, un processus qui achève de briser la dignité familiale.
En l'absence du père et face à une mère souvent malade ou accablée par la honte, Frank assume davantage de responsabilités. Il cumule les petits boulots, aidant notamment son oncle Pat à livrer des journaux. Il passe aussi du temps à faire la lecture à M. Timoney, un vieil homme excentrique et bouddhiste. Ces rencontres exposent Frank à des visions du monde qui dépassent le cadre rigide de l'Église catholique. M. Timoney traite Frank comme un égal sur le plan intellectuel et l'encourage à penser par lui-même. Cette relation est un déclic : Frank comprend que le monde est bien plus vaste et complexe que la société étroite et moralisatrice de Limerick.
Malgré la noirceur de la pauvreté, le récit de Frank est souvent traversé par l'émerveillement et l'humour. Il trouve du réconfort auprès de « l'ange de la septième marche », un personnage imaginaire à qui il se confie quand tout va mal. Lorsqu'il va se confesser pour avoir entendu une « histoire sale », il est surpris et soulagé de voir le prêtre rire au lieu de le condamner. Ces brefs instants d'humanité font contrepoids à la cruauté systémique de l'Église et de l'État. Frank apprend à naviguer dans le monde des adultes avec méfiance, relevant l'hypocrisie de ceux qui prônent la charité mais n'offrent que le jugement. Il réalise que pour s'en sortir, il ne peut compter que sur sa propre débrouillardise et sa soif d'une vie meilleure.
La chute dans l'extrême dénuement atteint un point de rupture lorsque la famille est expulsée. À force de brûler les boiseries et les poutres des murs pour se chauffer, la structure de leur logement finit par s'effondrer. Ils s'installent chez un parent, Laman Griffin, ce qui s'avère être une nouvelle épreuve. Laman est un homme exigeant qui boit beaucoup ; il traite Angela sans ménagement et impose à Frank des corvées humiliantes, comme vider son seau d'aisance. En échange, Frank peut emprunter le vélo de Laman, ce qui lui offre un rare sentiment de liberté. Cependant, la cohabitation est tendue et chargée de rancœur : Frank voit sa mère subir la présence de cet homme simplement pour garder un toit sur leurs têtes.
Durant cette période, Angela contracte une grave pneumonie. Pendant son hospitalisation, les enfants sont envoyés chez leur tante Aggie. C'est une femme dure qui n'a guère de patience pour la famille « ratée » de sa sœur. Les garçons sont soumis aux travaux forcés et traités avec froideur, trouvant un peu de répit auprès de leur oncle Pa Keating. Pa est l'un des rares adultes à traiter Frank avec une gentillesse et un humour constants, utilisant souvent un langage coloré pour se moquer des institutions qui oppressent les pauvres. Au retour d'Angela, la famille se réunit, mais l'avenir reste sombre. Frank tente d'aider en livrant du charbon pour M. Hannon. Parcourir la ville sur une charrette lui donne l'impression d'être un homme, mais la poussière de charbon ravage ses yeux fragiles. Sa mère finit par exiger qu'il démissionne, craignant qu'il ne devienne aveugle.
À l'approche de l'adolescence, l'intérêt de Frank pour le monde adulte et la littérature se confirme. Il passe tout son temps libre à la bibliothèque municipale, dévorant la Vie des Saints et tout ce qui lui tombe sous la main. Il découvre aussi la magie de la radio chez une voisine, écoutant les nouvelles et la musique qui le relient au monde extérieur. Les échos de la guerre en Europe parviennent jusqu'aux ruelles, mais pour Frank, la vraie guerre est celle du quotidien contre la faim et la honte de l'absence paternelle. Il commence à percevoir le cycle de la pauvreté qui emprisonne son entourage et se jure de trouver une autre voie.
Le délabrement physique de son quartier reflète la déchéance sociale qu'il observe. Dans les ruelles, les familles cessent parfois de se parler pour des offenses ancestrales ou des querelles religieuses. Les « enfants de bonne famille » dans leurs uniformes propres demeurent les favoris des prêtres et des maîtres, tandis que les garçons des ruelles sont destinés aux travaux manuels ou à la « misère » des postes. Pourtant, Frank possède une étincelle d'ambition. Son directeur d'école, M. O’Halloran, perçoit son potentiel et le pousse à poursuivre ses études, le prévenant que devenir coursier est une impasse. Mais le besoin financier de sa famille et le rejet des écoles catholiques plus prestigieuses forcent Frank à agir. À quatorze ans, il quitte définitivement l'école pour gagner sa vie.
La fin de l'école marque les débuts de Frank comme coursier aux postes. Il est désormais un « homme » aux yeux de sa communauté car il rapporte un salaire régulier. Son travail consistant à livrer des télégrammes dans tout Limerick lui offre une fenêtre unique sur l'intimité des citadins. Il annonce des décès, des naissances ou des gains au loto, côtoyant toute la gamme des émotions humaines. Cependant, cette période est aussi marquée par une culpabilité religieuse étouffante. Les prêtres locaux lancent des sermons terrifiants sur les « péchés de la chair », et Frank vit dans l'angoisse permanente de l'enfer. Cette peur s'intensifie lorsqu'il noue une brève et tragique liaison avec une jeune fille nommée Theresa Carmody.
Theresa se meurt de la tuberculose, et sa fragilité physique crée une urgence désespérée dans leur relation. Leurs ébats sexuels sont pour Frank une source d'excitation mêlée d'une terreur profonde. À la mort de Theresa, Frank est anéanti par la conviction qu'il est responsable de sa damnation éternelle pour l'avoir entraînée dans le péché. Il porte ce secret pendant des années, ne trouvant aucun réconfort dans les rituels de l'Église. Ce deuil intime assombrit son passage à l'âge adulte, lui donnant le sentiment d'être un paria alors même qu'il réussit dans ses divers emplois. Il finit par trouver un second travail : rédiger des lettres de relance menaçantes pour Mme Finucane, une vieille femme usurière. Il utilise son talent pour l'écriture afin d'effrayer les gens et les forcer à payer leurs dettes.
La relation de Frank avec sa mère se détériore alors qu'il approche de ses vingt ans. La tension explose la veille de ses seize ans. Après avoir bu ses premières pintes de Guinness, Frank rentre ivre et confronte Angela sur sa liaison avec Laman Griffin. Il l'accuse de salir le nom de la famille et, dans un accès de rage et de confusion, la frappe. Cet incident marque un point de non-retour. Il renforce sa volonté de quitter l'Irlande et ce cycle de honte, d'alcool et de pauvreté qui définit sa lignée depuis des générations. Il commence à économiser secrètement chaque penny, volant parfois Mme Finucane ou cumulant les heures supplémentaires, les yeux rivés sur la promesse lointaine de l'Amérique.
L'occasion de partir se présente enfin à ses dix-neuf ans. Son travail pour un distributeur de journaux l'aide à constituer son pécule de voyage. Il réalise aussi un profit en vendant les pages censurées de magazines anglais qui traitent de la contraception, interdite en Irlande. À la mort de Mme Finucane, Frank vole l'argent de sa maison et détruit son grand livre de comptes, un ultime acte de rébellion qui efface les dettes de nombreuses familles pauvres du quartier. Avec ses économies, il achète un billet pour l'Irish Oak. Il ressent un mélange complexe de culpabilité à l'idée de laisser sa mère et ses frères, et un besoin vital de fuir l'humidité du Shannon.
Alors que le navire s'éloigne des côtes irlandaises, Frank contemple ce pays qui l'a à la fois brisé et forgé. Il a passé sa jeunesse à se battre pour la moindre miette de nourriture et le moindre gramme de dignité. L'oppression religieuse et les barrières sociales de Limerick s'effacent à l'horizon alors que le bateau cingle vers New York. Durant la traversée, une escale à Poughkeepsie mène à sa première expérience intime avec une Américaine nommée Frieda ; ce moment agit comme une libération finale de la culpabilité paralysante qu’il traînait depuis l'Irlande. Lorsque le navire accoste enfin à New York et que les lumières de la ville surgissent, on demande à Frank si l'Amérique est un grand pays. Sa réponse, courte et assurée-« C’est vrai »-sonne comme l'affirmation de sa survie et le début d'un nouveau chapitre où il ne sera plus défini par les cendres de son passé.